SINDBADBOY Editions
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   À la simple idée de ne plus revoir cette merveille de valise, ses mains étaient prises de tremblement, son cœur se serrait, sa poitrine se comprimait. Peut-être faudrait-il qu’il en vienne à la ramener chez lui ? Alexandre ne s’en apercevrait pas  forcément ?

Peut-être lui suffirait-il de l’ouvrir pour en finir ?

Oui ! C’était ça ! L’ouvrir !

Il avança la main, posa un doigt sur le métal de la serrure…

 

« Vous ne devriez pas ! »

 

Le bond que fit Youn le propulsa dans une pile de valises qui s’écroula sous l’impact. Aussitôt un parfum lourd et entêtant emplit l’espace exigu. « La poisse », grommela Youn. Sûrement une bouteille de parfum venait-elle d’exploser dans une des valises.

 

« Je suis désolée…, s’éleva à nouveau la voix. Pour la frayeur, je veux dire. Ce n’était pas le but… Mais je n’avais pas le choix. »

 

« Désolé, désolé… T’en collerais du repentir », rumina Youn en s’extirpant des valises.

 

Ce n’est que lorsque sa tête émergea des éboulis ménagers qu’il tomba nez à nez avec la jeune femme qui venait de parler… Et se demanda aussitôt si le terme jeune femme était bien le plus approprié…

Une masse immatérielle et translucide, possédant tous les attributs propres à une jeune femme, mais flottant tranquillement un bon mètre au-dessus du sol, lui souriait timidement. « Génial  comme moyen de locomotion ! » fut la première et étrange pensée qui traversa l’esprit de Youn, lui qui promenait depuis toujours une légère et inexplicable claudication. « Bancroche dans la tête, bancroche dans l’attitude », se plaisait-il à répéter.

 

« Vous avez de drôles d’idées, vous.

— Pardon ?

— Oh ! Je suis désolée… Je crois que… – elle fit un étrange signe de la main en direction de sa propre tête – que je lis dans les pensées… Privilège de fantôme, sans doute. »

 

Youn avait donc la réponse à la question qu’il n’avait pas eu le temps de poser. Ainsi, les fantômes ne se promenaient pas tous en secouant des chaînes. Cette soudaine promiscuité en serait d’évidence moins bruyante. En serait-elle pour autant plus rassurante ? Et puis qu’est-ce qu’elle lui voulait d’abord ?

« Oh ! chuchota l’intéressée. Si ce n’est que ça. Surtout ne craignez rien. Je ne vous veux aucun mal. »

« Toujours ça de gagné », apprécia Youn. Étrangement, il n’éprouvait aucune crainte. Au contraire il était bien, presque apaisé, trouvant même l’apparition plutôt jolie.

 

« Je vous remercie… Youn, fit-elle en rosissant légèrement. Youn ? C’est bien votre prénom ?

— Mais vous avez fini de lire dans mes pensées, oui ? C’est désobligeant à la fin. J’ai l’impression d’être tout nu. »

 

Comme surprise, la jeune femme afficha un sourire confus et ses joues s’empourprèrent pour de bon.

 

« Attendez, là... s'inquiéta Youn. Ne me dites pas que vous me voyez...?

— Je suis vraiment désolée. Je n’y suis pour rien.

— Oui et bien ça suffit maintenant ! Tournez-vous ! Mais qu’est-ce que je raconte moi ? Pensez à autre chose et tout de suite !

— Mais ce n’est pas moi, c’est vous qui venez de créer cette image…

— Ah c’est facile ça ! Et d’abord qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? »

 

L’apparition baissa les yeux, pointa un doigt vers le fatras de bagages :

 

« Je suis là pour… la valise ? Je n’ai malheureusement pas beaucoup plus de détails à vous donner. La seule autre chose dont je sois sûre, c’est qu’en ce moment je suis ici avec vous. »

 

Le visage de Youn s’éclaira :

 

« Ça y est ! J’ai compris ! Vous êtes le génie de la valise ? Comme celui de la lampe ? »

 

L’idée, quoique  visiblement inattendue, sembla réjouir l’apparition.

 

« J’ai droit à combien de vœux ? tenta Youn.

    — Désolée. Mais je ne suis pas véritablement son génie. Je serais plutôt… Enfin je crois… Disons… Son fantôme ?

       — Vous vous foutez de moi ? C’est ça, hein ! Vous vous foutez de moi ? Parce que fantôme de valise, c’est un peu comme…

     —  Je vous en prie, ne soyez pas désobligeant ! s’emporta la jeune femme en croisant ses bras sur sa poitrine. Croyez-moi sur parole, je ne suis pas là pour le plaisir et quitte à être un esprit, je préférerais clairement officier dans un endroit un peu plus spacieux. Mais je suis un fantôme de valise et c’est à cause de vous si je suis ici. Alors s’il vous plaît, ne m’insultez pas !

— Mes excuses, Mademoiselle. Je ne voulais pas vous blesser. »

 

Il l’avait bien appelée Mademoiselle… Cette soudaine gentillesse eut le don de la calmer. Il y avait si longtemps qu’on ne l’avait pas appelée ainsi. Son visage se détendit et une pensée la fit sourire. Youn regretta de ne pas posséder son pouvoir de lecture.

 

« Alors là, fit-elle. Ce n’est peut-être pas toujours très drôle vous savez ?

— Pardon ?

— Lire dans les pensées. Ce n’est peut-être pas toujours très agréable. Je manque encore d’expérience sur le sujet, mais, sans vouloir jouer les rabat-joie, il me semble que c’est une ouverture sur un livre que l’on n’a pas choisi.

— Mais vous devez aussi pouvoir observer de jolies choses. À l’instant, quand vous souriiez, ce devait être agréable, non ? Même pour un inconnu ?

— Je me souvenais juste de ce vague et merveilleux sentiment. Être vivante…

— Vous êtes donc un vrai fantôme ?

— Parce que vous en doutiez encore ? Plus vraie que nature et beaucoup plus morte que vive. Comme vous le voyez, je ne suis qu’une vapeur douée de raison avec une valise pour habitat.

 

 

 

 

 

 

 ... Insomniaque depuis sa prime jeunesse, le coq du quartier avait décidé de précipiter le lever du jour de dix bonnes heures, quand Nina couchée dans notre lit fraîchement conjugal s’était lancée :

 

« Youn ! Je suis enceinte ! »

 

Je m’étais jeté hors du lit en regardant le ventre de Nina comme une bombe à retardement.

 

« C’est pour quelle heure ? »

 

Nina ne m’avait pas répondu. D’après elle, le calcul aurait été trop approximatif. Et puis elle craignait visiblement de me voir appeler une équipe de déminage. Elle me connaissait déjà si bien… Elle avait juste osé un :

 

« Tu es heureux ? »

 

Qui m’avait laissé sans voix alors que j’entassais un quatrième coussin dans son dos.

 

« Tu es heureux Youn ?!

— Merde Nina ! Tu trouves vraiment le moment bien choisi ? avec ce qui nous arrive ?! C’est bien les femmes ça…

— Youn… On a encore huit mois devant nous, tu sais ? »

 

Pris de nausées, je ne lui avais pas répondu.

 

Avec le recul, Nina se souviendrait d’une paternité difficile.

Au sixième mois de grossesse, en proie au désespoir, Nina s’apprêtait à brûler une bordée de cierges aux pieds d’une vierge à l’enfant dénichée dans une brocante, lorsqu’elle crut percevoir une amélioration dans mon comportement. Était-ce de savoir la Madone juchée sur le buffet du salon ? Toujours est-il que, de ce jour, mes nuits redevinrent ce qu’il est coutume d’appeler des nuits… Nina avait réussi à me convaincre qu’il était inutile de monter la garde au pied du lit de jour comme de nuit.

 

Après ce passage difficile, je m’équipai d’un remarquable choix d’aiguilles à tricoter avant de me mettre, sous le regard bienveillant de Nina, à amonceler des chaussons roses et bleus dans les tiroirs de la maison. Profitant de cette période d’euphorie créatrice, je façonnais au passage quelques brassières et ce que je m’entêtais devant Nina à désigner comme un authentique bonnet. Ceci jusqu’à ce que la chose terminée ne s’avère être qu’un énorme pompon… Si, pendant la confection de l’étrange ouvrage, Nina s’était abstenue de tout commentaire, une fois le couvre-chef achevé, et devant mon indéfectible détermination à nier l’évidence, elle ne put s’empêcher d’imaginer le pire.

 

Le soir même, le pompon dans une main et la dernière échographie du bébé dans l’autre, Nina réclamait un rendez-vous en urgence à notre médecin traitant.

 

« Tu crois qu’il naîtra dans un chou ou dans une rose ?

— Youn ? Tu as bien regardé mon ventre ?

— Je ne voulais pas t’inquiéter, mais puisque tu l’as remarqué… Tu ne devrais pas aller voir un médecin pour ça aussi ?

— Bon Dieu ! avait jubilé Nina ce jour-là. J’ai vraiment épousé un dingue.

— Pourquoi ? Tu ne crois pas aux cigognes, toi ?

— Je t’aime, Youn.

— Normal… J’adore les personnes de goût. D’ailleurs je t’ai épousée pour ça…Pour ça et pour ton cul.

— Tu sais parler aux femmes, toi… Qu’est-ce que ça doit être avec les cigognes. »

 

Comme je devais le dire à mon psychanalyste bien des années plus tard :

«  Le porte-jarretelles sied à merveille aux cigognes… »

 

 

 

 

 

 

 

 
 



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